La cosmogonie d'Urantia

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86. L'Évolution Primitive de la Religion

LA COSMOGONIE D'URANTIA  -  FASCICULE 86. L'ÉVOLUTION PRIMITIVE DE LA RELIGION

L'ÉVOLUTION de la religion à partir du besoin d'adoration primitif antérieur ne dépend pas de la révélation. Le fonctionnement normal de la pensée humaine sous l'influence des sixième et septième adjuvats mentaux effusés par l'Esprit-Mère de l'univers est amplement suffisant pour assurer ce développement.

La toute première peur pré-religieuse que les hommes ont eu des forces de la nature est progressivement devenue religieuse à mesure que la nature fut graduellement personnalisée, spiritualisée, et finalement divinisée dans la conscience humaine. Les religions du type primitif étaient donc une conséquence biologique de l'inertie psychologique des mentalités animales en évolution après que les concepts du surnaturel aient pénétré dans ces mentalités.

1. -- LE HASARD: CHANCE ET MALCHANCE

À côté du besoin naturel d'adoration, la religion évolutionnaire primitive avait ses racines originelles dans l'expérience humaine du hasard -- appelé chance dans les événements ordinaires. L'homme primitif chassait pour se nourrir. Les résultats de la chasse sont nécessairement variables, et cela donne une origine certaine aux expériences que les hommes interprètent comme chance et malchance. Les mésaventures étaient un élément important dans la vie d'hommes et de femmes constamment harcelés dans leur existence décousue et précaire.

L'horizon intellectuel limité des sauvages concentre tellement leur attention sur le hasard que la chance devient un facteur constant de leur vie. Les Urantiens primitifs luttaient pour vivre, et non pour un niveau de vie. Ils vivaient une vie périlleuse où le hasard jouait un rôle important. L'appréhension constante d'une calamité inconnue et invisible planait au-dessus de ces sauvages comme un nuage de désespoir qui éclipsait efficacement tous les plaisirs; ils rêvaient dans la peur constante de commettre un acte qui amènerait de la malchance. Les sauvages superstitieux craignaient toujours une série de chances heureuses; ils considéraient cette bonne fortune comme annonciatrice de calamités.

La peur toujours présente de la malchance était paralysante. Pourquoi travailler dur et récolter la malchance -- donner quelque chose pour rien -- quand on peut se laisser porter et risquer d'avoir de la chance -- obtenir quelque chose pour rien? Les irréfléchis oublient la bonne chance -- ils la considèrent comme un dû -- mais ils se rappellent douloureusement la malchance.

Les hommes primitifs vivaient dans l'incertitude et la peur constante du hasard -- de la malchance. La vie était un passionnant jeu de hasard; l'existence était une affaire de chance. Il n'y a rien d'étonnant à ce que les peuples partiellement civilisés croient encore à la chance et manifestent un reste de prédisposition pour les jeux de hasard. Les hommes primitifs alternaient entre deux puissants intérêts: la passion d'obtenir quelque chose pour rien et la peur de ne rien obtenir pour quelque chose. Le jeu de hasard de l'existence intéressait au premier chef la pensée sauvage primitive et la fascinait suprêmement.

Plus tard, les éleveurs de troupeaux eurent le même point de vue sur le hasard et la chance, tandis que plus tard encore les agriculteurs prirent de plus en plus conscience que les récoltes subissaient l'influence immédiate d'un grand nombre de facteurs sur lesquels le contrôle de l'homme était faible ou nul. Les paysans se trouvèrent victimes de la sécheresse, des inondations, de la grêle, des orages, des insectes, et des maladies parasitaires, ainsi que de la chaleur et du froid. Dès lors que toutes ces influences affectaient la prospérité individuelle, on les considéra comme des chances ou des malchances.

La notion de hasard et de chance imprégna fortement la philosophie de tous les peuples de l'antiquité. Même à une époque récente, la Sagesse de Salomon a dit: « Je suis revenu et j'ai vu que la course n'était pas aux agiles, ni la bataille aux forts, ni le pain aux sages, ni les richesses aux intelligents, ni la faveur aux habiles, car le destin et le hasard les atteignent tous. Car aussi l'homme ne connaît pas son sort; comme les poissons sont pris dans le filet de malheur et les oiseaux pris au piège, ainsi les hommes sont enlacés dans l'infortune quand elle fond subitement sur eux » (1).

  (1) Ecclésiaste IX-11 et 12.

2. -- LA PERSONNIFICATION DU HASARD

L'anxiété était un état naturel de la pensée des sauvages. Quand les hommes et les femmes tombent victimes d'une anxiété excessive, ils reviennent simplement à l'état naturel de leurs lointains ancêtres. Quand l'anxiété devient réellement douloureuse, elle inhibe l'activité et provoque infailliblement des changements évolutionnaires et des adaptations biologiques. La douleur et la souffrance sont indispensables l'évolution progressive.

La lutte pour la vie est si pénible qu'aujourd'hui encore certaines tribus arriérées hurlent et se lamentent à chaque nouveau lever du soleil. L'homme primitif se demandait constamment -- « Qui me tourmente? » Faute de trouver une source matérielle à ses malheurs, il fixa ses explications sur les esprits. La religion naquit ainsi de la peur du mystère, de la crainte respectueuse de l'invisible, et de l'appréhension de l'inconnu. La peur de la nature devint donc un facteur dans la lutte pour l'existence, d'abord à cause du hasard et ensuite à cause du mystère.

La pensée primitive était logique, mais contenait peu d'idées susceptibles de s'associer intelligemment; la pensée sauvage était ignare et entièrement ingénue. Si un événement en suivait un autre, le sauvage leur attribuait la relation de cause à effet. Ce que l'homme civilisé considère comme de la superstition n'était que pure ignorance chez le sauvage. L'humanité fut lente à apprendre qu'il n'y a pas nécessairement de rapports entre les desseins et les résultats. Les êtres humains commencent seulement a comprendre que des réactions vitales interviennent entre l'acte et ses conséquences. Le sauvage s'efforce de personnaliser tout ce qui est intangible et abstrait c'est ainsi que la nature et le hasard furent tous deux personnalisés en tant que fantômes -- en tant qu'esprits -- et plus tard en tant que dieux.

Les hommes ont une tendance naturelle à croire à ce qu'ils estiment préférable pour eux, à ce qui représente leur intérêt immédiat ou lointain; l'intérêt égoïste obscurcit largement la logique. La mentalité des hommes sauvages et celle des hommes civilisés diffèrent plus par leur contenu que par leur nature, par leur degré plus que par leur qualité.

Si l'on continue d'attribuer à ces causes surnaturelles les événements difficiles à comprendre, ce n'est rien moins qu'une manière paresseuse et commode d'éviter toutes les formes de travail intellectuel pénible. La chance est simplement un terme forgé pour couvrir l'inexplicable dans n'importe quel âge de l'existence humaine; elle désigne les phénomènes dont les hommes sont incapables ou peu désireux de pénétrer le sens. Le hasard est un mot signifiant que l'homme est trop ignorant ou trop indolent pour déterminer les causes. Les hommes ne considèrent un événement naturel comme un accident ou une malchance que s'ils sont dépourvus de curiosité et d'imagination, que si leur race manque d'initiative et d'esprit aventureux. L'exploration des phénomènes de la vie détruit tôt ou tard la croyance des hommes au hasard, à la chance, et aux prétendus accidents; elle y substitue un univers de loi et d'ordre, où tous les effets sont procédés par des causes définies. La peur de l'existence est ainsi remplacée par la joie de vivre.

Les sauvages envisageaient toute la nature comme vivante, comme possédée par quelque chose. Les civilisés donnent encore un coup de pied aux objets inanimés qui se trouvent sur leur chemin et maudissent encore ceux contre lesquels ils butent. Les hommes primitifs ne considéraient jamais quelque chose comme accidentel; pour eux, tout était toujours intentionnel; à leur point de vue, le domaine du sort, la fonction de la chance, et le monde des esprits étaient tout aussi inorganisés et dirigés à l'aveuglette que la société primitive. Ils envisageaient la chance comme une réaction du caprice et du tempérament du monde des esprits, et plus tard comme l'humeur des dieux.

Toutes les religions ne se développèrent pas en partant de l'animisme. D'autres concepts du surnaturel lui étaient contemporains, et ces croyances conduisirent aussi à l'adoration. Le naturalisme n'est pas une religion -- il est né de la religion.

3. -- LA MORT -- L'INEXPLICABLE

La mort était pour les hommes en évolution le choc suprême, la plus troublante combinaison de hasard et de mystère. Ce ne fut pas la sainteté de la vie, mais le heurt de la mort, qui inspira de la peur et entretint ainsi efficacement la religion. Chez les peuples sauvages, la mort était généralement due à la violence, de sorte que la mort non-violente devint de plus en plus un mystère. La mort en tant que fin naturelle et attendue de la vie n'était pas claire dans la conscience des peuplades primitives. Il a fallu des âges et des âges aux hommes pour comprendre qu'elle est inévitable.

Les hommes primitifs acceptaient la vie comme un fait, tandis qu'ils considéraient la mort comme une sorte d'affliction. Toutes les races ont leurs légendes d'hommes qui ne sont pas morts, traditions atrophiées du comportement initial envers la mort. Il existait déjà dans la pensée humaine un concept nébuleux d'un monde des esprits imprécis et inorganisé, d'un domaine d'où provenait tout ce qui est inexplicable dans la vie humaine; on ajouta la mort la longue liste des phénomènes inexpliqués.

On crut d'abord que toutes les maladies humaines et la mort naturelle étaient dues à l'influence d'esprits. Même à l'époque actuelle, certaines races civilisées considèrent que les maladies ont été engendrées par    « l'ennemi » et comptent sur des cérémonies religieuses pour en effectuer la guérison. Des systèmes de théologie plus récents et plus complexes attribuent encore la mort à l'action du monde des esprits; tout cet ensemble a conduit à des doctrines telles que le péché originel et la chute de l'homme.

Ce fut la prise de conscience de son impuissance devant les puissantes forces de la nature, ainsi que la récognition de la faiblesse humaine devant les calamités, la maladie, et la mort, qui poussèrent les sauvages à rechercher de l'aide auprès du monde supra-matériel qu'ils entrevoyaient comme source de ces mystérieuses vicissitudes de la vie.

4. -- LE CONCEPT DE LA SURVIE APRÈS LA MORT

Le concept d'une phase supra-matérielle de la personnalité mortelle naquit de l'association inconsciente et purement accidentelle des événements de la vie quotidienne avec les rêves et les fantômes. Quand plusieurs membres de la tribu d'un chef trépassé rêvaient simultanément de lui, cela semblait constituer une preuve convaincante que le vieux chef était réellement revenu sous quelque forme. Tout cela était fort réel pour les sauvages; après de tels rêves, ils se réveillaient trempés de sueur, tremblants, et hurlants.

Le fait que la croyance en une existence future ait eu son origine dans le rêve explique la tendance à toujours imaginer les choses invisibles en termes de choses visibles. Le nouveau concept de la vie future en tant que fantôme rêvé commença bientôt à servir d'antidote efficace à la peur de la mort associée à l'instinct biologique de conservation.

Les hommes primitifs se préoccupaient également beaucoup de leur respiration, spécialement dans les climats froid où ils observaient une buée lors de l'expiration. Le souffle de vie fut considéré comme l'unique phénomène qui différenciait les vivants des morts. Le primitif savait que son souffle pouvait quitter son corps; les rêves où il faisait toutes sortes de choses bizarres pendant qu'il était endormi le convainquirent que l'être humain comportait un élément immatériel. La forme la plus primitive de l'idée de l'âme humaine fut le fantôme, dérivé du système d'idées relatif aux rêves et à la respiration.

Le sauvage finit par concevoir qu'il était un être double -- corps et souffle. Le souffle amputé du corps équivalait à un esprit, à un fantôme. Bien que les esprits ou fantômes aient eu nettement une origine humaine, on les considéra comme supra-humains. Cette croyance à l'existence d'esprits désincarnés semblait expliquer les événements inhabituels, extraordinaires, peu fréquents, et incompréhensibles.

La doctrine primitive de la survie après la mort n'était pas nécessairement une croyance à l'immortalité. Des êtres qui ne savaient pas compter au delà de vingt ne pouvaient guère concevoir l'infinité et l'éternité; ils pensaient plutôt à des incarnations répétés.

La race orangée était spécialement adonnée aux croyances a la transmigration et à la réincarnation. L'idée de réincarnation prit naissance dans l'observation de ressemblances d'hérédités et de caractères entre les descendants et leurs ancêtres. La coutume de nommer les enfants d'après leurs grands-parents et autres ascendants était due à la croyance en la réincarnation. Quelques races plus récentes crurent que les hommes mouraient de trois à sept fois. Cette croyance était un reliquat des enseignements d'Adam sur l'attribution successives de nouveaux corps morontiels sur les mondes des maisons. On la retrouve avec beaucoup d'autres vestiges de la religion révélée dans les doctrines, par ailleurs absurdes, des barbares du XXième siècle.

Les hommes primitifs ne nourrissaient aucune idée d'enfer ni de punitions futures. Les sauvages imaginaient la vie après la mort exactement comme la vie présente, moins la malchance. Plus tard, on conçut une destinée séparée pour les bons fantômes et les mauvais fantômes -- le ciel et l'enfer. Les membres de beaucoup de races primitives croyaient que l'homme débutait dans la vie suivante à l'état exact où il avait quitté la vie présente; c'est pourquoi l'idée devenir vieux et décrépit ne leur souriait pas. Les gens âgés préféraient de beaucoup être tués avant de devenir trop impotents.

Presque tous les groupes avaient des idées différentes sur la destinée de l'âme-fantôme. Les Grecs croyaient que les hommes faibles devaient avoir des âmes faibles; ils inventèrent donc le Hadès comme lieu approprié pour recevoir ces âmes chétives. Ils supposaient aussi que ces spécimens malingres avaient des fantômes plus petits. Les premiers Andites croyaient que leurs fantômes retournaient au pays natal de leurs ancêtres. Les Chinois et les Égyptiens crurent jadis que l'âme et le corps restaient liés. Cela conduisit les Égyptiens à construire soigneusement des tombes et à s'efforcer de préserver les corps. Même les peuples modernes cherchent à éviter la décomposition des cadavres. Les Hébreux conçurent qu'un fantôme, réplique de l'individu, descendait au Shéol et ne pouvait revenir au pays des vivants. Ce sont eux qui firent ce progrès important dans la doctrine de l'évolution de l'âme (1).

  (1) Cf. Luc XVI-19 à 31.

5. -- LE CONCEPT DE L'ÂME FANTÔME

La partie non matérielle de l'homme a été diversement appelée fantôme, esprit, ombre, spectre, et plus récemment âme. Dans les rêves de l'homme primitif, l'âme était son double; elle ressemblait exactement au mortel lui-même, sauf qu'elle n'était pas sensible au toucher. La croyance aux doubles vus en rêve conduisit directement à la notion que toutes les choses animées et inanimées ont une âme comme les hommes. Ce concept tendit longtemps à perpétuer la croyance aux esprits de la nature. Les Esquimaux imaginent encore que toutes les choses de la nature ont un esprit.

L'âme fantôme pouvait être entendue et vue, mais non être touchée. La vie de rêve de la race développa et étendit graduellement les activités du monde évoluant des esprits, au point que la mort fut finalement considérée comme le fait de « de rendre l'âme ». Toutes les tribus primitives, sauf celles qui dépassaient à peine les animaux, se sont formé des concepts de l'âme. À mesure que la civilisation progresse, ces concepts superstitieux sont détruits, et l'homme dépend entièrement de la révélation et de l'expérience religieuse personnelle pour se faire une nouvelle idée de l'âme en tant que création conjointe de la pensée humaine connaissant Dieu et de l'esprit divin qui l'habite, l'Ajusteur de Pensée.

Les mortels primitifs ne réussissaient généralement pas à différencier la notion d'un esprit intérieur de celle d'une âme de nature évolutionnaire. Il y avait grande confusion chez les sauvages sur la question de savoir si l'âme était née dans le corps ou si elle était un agent extérieur en possession du corps. L'absence de pensée raisonnée en présence de la perplexité explique le grossier illogisme des points de vue des sauvages sur les âmes, les fantômes, et les esprits.

On a cru que l'âme était reliée au corps comme le parfum à la fleur. Les anciens croyaient que l'âme pouvait quitter le corps de différentes manières telles que:
      1. Évanouissement ordinaire et temporaire.
      2. Sommeil, rêve naturel.
      3. Coma et inconscience associés aux maladies et aux accidents.
      4. Mort, départ définitif.

Les sauvages envisageaient les éternuements comme des tentatives avortées de l'âme pour s'échapper du corps. Etant éveillé et sur ses gardes, le corps était capable de contrecarrer l'essai de fuite de l'âme. Plus tard, on accompagna toujours les éternuements d'une formule religieuse telle que « Dieu vous bénisse ».

De bonne heure dans l'évolution, on considéra le sommeil comme prouvant que l'âme fantôme pouvait s'absenter du corps, et l'on croyait pouvoir la rappeler en parlant ou en criant le nom du dormeur. Dans d'autres formes d'inconscience, on croyait que l'âme était plus lointaine, cherchant peut-être à s'échapper pour de bon -- la mort imminente. On envisageait les rêves comme les expériences de l'âme durant le sommeil, lors de son absence temporaire du corps. Les sauvages estiment que leurs rêves sont aussi réels que toute autre partie de leur expérience de veille. Les anciens prirent l'habitude d'éveiller graduellement les dormeurs pour donner à l'âme le temps de réintégrer le corps.

Tout au long des âges, les hommes ont été saisis d'une crainte respectueuse devant l'apparition de la nuit, et les Hébreux ne firent pas exception. Ils croyaient sincèrement que Dieu leur parlait dans des rêves, malgré les injonctions de Moïse à l'encontre de cette idée. Moïse avait raison, car les rêves extraordinaires ne sont pas la méthode employée par les personnalités du monde spirituel quand elles cherchent à communiquer avec les êtres matériels.

Les anciens croyaient que les âmes pouvaient entrer dans des animaux ou même des objets inanimés. Cette croyance à l'identification avec les animaux culmina dans l'idée des loups-garous. Une personne pouvait être de jour un citoyen respectueux de la loi, mais quand elle s'endormait, son âme pouvait entrer dans un loup ou dans quelque autre animal et rôder en commettant des déprédations nocturnes.

Les hommes primitifs croyaient que l'âme était associée à la respiration et que l'on pouvait communiquer ou transférer ses qualités par le souffle. Un chef courageux allait souffler sur un enfant nouveau-né pour lui conférer le don de la bravoure. Chez les Chrétiens primitifs, la cérémonie d'effusion du Saint-esprit était accompagnée d'un souffle sur les candidats. Le Psalmiste a dit: « Les cieux ont été faits par la parole du Seigneur, et toute leur armée par le souffle de sa bouche » (1). Ce fut longtemps la coutume pour les fils aînés d'essayer d'attraper le dernier souffle de leur père mourant.

Plus tard on en vint à craindre et à révérer l'ombre au même titre que le souffle. L'image de soi-même reflétée dans l'eau fut également envisagée parfois comme la preuve de la dualité de l'être, et l'on considéra les miroirs avec une crainte superstitieuse. Même aujourd'hui, bien des civilisés tournent les miroirs contre le mur en cas de décès. Quelques tribus arriérées croient encore que les portraits, dessins, modèles, ou images enlèvent au corps une partie de l'âme, et en conséquence elles interdisent d'en faire.

On croyait en général que l'âme s'identifiait au souffle, mais diverses peuplades la situaient aussi dans la tête, les cheveux, le coeur, le foie, le sang, et la graisse. « Le sang d'Abel criant depuis la terre (2)» exprime la croyance de jadis à la présence de l'âme dans le sang (3). Les Sémites enseignèrent que l'âme résidait dans la graisse du corps, et chez beaucoup d'entre eux l'absorption de graisse animale était tabou (4). Les chasseurs de têtes et les découpeurs de scalps cherchaient à capturer l'âme de leurs ennemis. Plus récemment, on a considéré les yeux comme les fenêtres de l'âme.

Les adeptes de la doctrine selon laquelle il y avait trois ou quatre âmes croyaient que la perte de l'une d'elles signifiait inquiétude, la perte de deux, maladie, et la perte de trois, la mort. D'après eux, une âme vivait dans le souffle, une dans la tête, une dans les cheveux, et une dans le coeur. Ils conseillaient aux malades de se promener au grand air avec l'espoir de recapter leurs âmes égarées. On supposait que les plus grands médecins échangeaient l'âme malade d'une personne malade contre une nouvelle âme, la «nouvelle naissance ».

Les enfants de Badonan développèrent une croyance en deux âmes, la respiration et l'ombre. Les premières races nodites estimaient que l'homme consistait en deux personnes, l'âme et le corps. Cette philosophie de l'existence se refléta plus tard dans le point de vue grec. Les Grecs eux-mêmes croyaient à l'existence de trois âmes, la végétative située dans l'estomac, l'animale dans le coeur, et l'intellectuelle dans la tête. Les Esquimaux croient que l'homme est composé de trois parties: le corps, l'âme, et le nom.
  (1) Psaume XXXIII-6.
  (2) Genèse IV-10 et parallèles, Matthieu XXIII-35, Luc XI-50 et 51, Hébreux XII-24.
  (3) Lévitique XVII-11.
  (4) Lévitique III-17 et VII-23.

6. -- L'ENTOURAGE D'ESPRITS FANTÔMES

L'homme a hérité d'un entourage naturel, acquis un entourage social, et imaginé un entourage spectral. Les hommes réagissent envers leur entourage naturel en formant des États, envers leur entourage social en fondant des foyers, et envers leur entourage illusoire de fantômes en instituant des Églises.

Très tôt dans l'histoire de l'humanité, la croyance aux réalités du monde imaginaire des fantômes et des esprits fut universelle, et ce monde d'esprits nouvellement imaginé devint une puissance dans la société primitive. La vie mentale et morale de toute l'humanité fut définitivement modifiée par l'apparition de ce nouveau facteur dans les pensées et les actes des hommes.

Sur cette base majeure d'ignorance et d'illusion, la peur humaine a entassé toutes les superstitions et religions subséquentes des peuples primitifs. Ce fut l'unique religion humaine jusqu'à l'époque de la révélation, et de nombreuses races du monde d'aujourd'hui ne possèdent encore que cette religion évolutionnaire sommaire.

À mesure que l'évolution progressait, la chance fut associée aux bons esprits et la malchance aux mauvais esprits. La gêne de l'adaptation forcée à un entourage changeant fut considérée comme une malchance, un mécontentement des esprits fantômes. Les hommes primitifs donnèrent lentement naissance à la religion en partant de leur besoin inné d'adoration et de leur fausse conception du hasard. Les hommes civilisés établissent des plans d'assurance pour triompher des occurrences du hasard. La science moderne remplace les esprits fictifs et les dieux capricieux par un actuaire faisant des calculs mathématiques.

Chaque génération qui passe sourit devant les superstitions stupides de ses ancêtres, tout en continuant à entretenir les sophismes de pensée et d'adoration qui feront sourire à leur tour la postérité plus éclairée.

Quoi qu'il en soit, la pensée des hommes primitifs était enfin occupée par des idées qui transcendaient tous leurs besoins biologiques naturels. L'homme était enfin sur le point de développer un art de vivre basé sur quelque chose de plus que la réaction à des stimulants matériels. On assistait aux débuts d'une politique de vie comportant une philosophie primitive. Un critère de vie surnaturel était sur le point d'émerger. En effet, si l'esprit fantôme apporte la malchance dans sa colère et la bonne fortune dans son contentement, il faut que la conduite humaine soit réglée en conséquence. Le concept du bien et du mal était enfin apparu par évolution, et tout ceci bien avant l'époque d'une révélation quelconque sur terre.

Avec l'émergence de ces concepts commença la longue lutte stérile pour apaiser les esprits toujours mécontents, l'esclavage servile de la peur religieuse évolutionnaire, l'interminable gaspillage des efforts humains pour des tombes, des temples, des sacrifices, et des prêtrises. Le prix à payer fut effrayant et terrible, mais il valut la peine de tout ce qu'il coûta, car grâce à lui les hommes atteignirent une conscience naturelle du bien et du mal relatifs; la morale humaine était née!

7. -- LA FONCTION DE LA RELIGION PRIMITIVE

Le sauvage avait besoin d'assurance; il payait donc volontiers ses primes onéreuses de peur, de superstition, et d'appréhension, par des dons aux prêtres pour sa police d'assurance magique contre la malchance. La religion primitive consistait simplement en primes d'assurance contre les périls de la forêt. Les hommes civilisés payent des primes d'assurance contre les accidents de l'industrie et les risques des modes de vie modernes.

La société contemporaine enlève les affaires d'assurance au domaine des prêtres et de la religion et les place dans le domaine économique. La religion s'occupe de plus en plus d'assurance sur la vie au delà de la tombe. Les hommes modernes, du moins ceux qui pensent, cessent de payer des primes inutiles pour contrôler la chance. La religion s'élève lentement à des niveaux philosophiques supérieurs contrastant avec son ancienne fonction de plan d'assurance contre la malchance.

Les anciennes idées sur la religion ont empêché les hommes de devenir fatalistes et désespérément pessimistes; ils ont cru qu'ils pouvaient au moins faire quelque choses pour influencer le destin. La religion de la peur des fantômes a gravé dans la mémoire des hommes qu'ils devaient régler leur conduite, qu'il y avait un monde supra-matériel contrôlant la destinée humaine.

Les races civilisées modernes commencent seulement aujourd'hui à émerger de la peur qui leur faisait expliquer la chance et les inégalités normales de l'existence par l'action des fantômes. L'humanité s'émancipe de la servitude de l'explication de la malchance par les esprits-fantômes. Mais en même temps que les hommes renoncent à la doctrine erronée des vicissitudes de la vie causées par les esprits, ils font montre d'un surprenant empressement à admettre un enseignement presque aussi fallacieux qui les invite à attribuer toutes les inégalités humaines à de mauvaises adaptations politiques, à des injustices sociales, et à la concurrence industrielle. Cependant, des lois nouvelles, une philanthropie accrue, et une réorganisation industrielle plus poussée, si bonnes qu'elles soient en elles mêmes, ne remédieront ni aux faits de la naissance ni aux accidents de la vie. Seule la compréhension des faits et leur sage maniement dans le cadre des lois naturelles permettront aux hommes d'obtenir ce qu'ils veulent et d'éviter ce qu'ils ne veulent pas. La connaissance scientifique est le seul antidote contre les maux dits accidentels.

L'industrie, la guerre, l'esclavage, et le gouvernement civil ont surgi en réponse à l'évolution sociale de l'homme dans son entourage naturel. La religion est apparue d'une manière analogue en réponse à l'entourage illusoire du monde imaginaire des esprits. La religion fut un développement évolutionnaire de préservation, et elle a réussi, malgré son illogisme total de la conception erronée qui lui donna naissance.

Par la puissante et impressionnante force de la fausse peur, la religion a préparé la pensée humaine à l'effusion d'une force spirituelle valable, d'origine surnaturelle, qui est l'Ajusteur de Pensée. Et depuis lors les divins Ajusteurs ont toujours travaillé à transmuer la peur de Dieu en amour pour Dieu. L'évolution est peut-être lente, mais elle est infailliblement efficace.

 

[Présenté par une Etoile du Soir de Nébadon.]

 

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